La sécurité alimentaire africaine passera aussi par la restauration de la santé des sols

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En Afrique, le recours renforcé aux engrais, à la mécanisation ou encore à l’irrigation, est considéré depuis plusieurs années comme un impératif pour améliorer la productivité agricole. Mais face à l’épuisement progressif des terres, la santé des sols s’impose aussi comme un levier majeur.

L’agriculture génère environ 25 % du PIB africain et emploie près de 60 % de la population active du continent, selon les données de la Banque africaine de développement (BAD). Si depuis 30 ans, ce secteur stratégique a enregistré de bons résultats comme une hausse de la production, ou encore du commerce agricole intérieur, son potentiel reste encore limité par la dégradation rapide des sols, qui affecte les moyens de subsistance de millions de personnes.

Un problème qui vient de loin

Selon les estimations de la Banque mondiale, plus de 80 % des terres agricoles africaines sont dégradées en raison de contraintes biophysiques ou chimiques. Déjà en 2010, il était estimé qu’environ 38 % de la population rurale en Afrique subsaharienne vivait sur des terres agricoles dégradées, contre 32 % en 2000, ce qui illustre la progression du phénomène. La problématique de la dégradation des terres n’est pas nouvelle et est largement documentée. Elle correspond à la détérioration de la santé des sols, se traduisant par une perte de leur capacité de production.

Ce phénomène résulte d’une combinaison de facteurs naturels et humains parmi lesquels figurent la déforestation, le surpâturage et l’irrégularité des précipitations. Ces pressions entraînent des manifestations visibles telles que l’érosion, la salinisation, la baisse de la fertilité, la réduction du couvert végétal, l’ensablement et le tarissement des nappes phréatiques. D’après le Centre international de développement des engrais (IFDC), les petits exploitants agricoles ne peuvent pas bénéficier des gains de productivité offerts par l’amélioration végétale et la mise en place de pratiques agronomiques améliorées dans ces conditions.

En raison de la mauvaise santé des sols, les augmentations de rendement des variétés de cultures améliorées sont estimées à seulement 28 % en Afrique, contre 88 % en Asie.

Dans un rapport publié en 2023, l’organisation soulignait, par exemple, qu’en raison de la mauvaise santé des sols, les augmentations de rendement des variétés de cultures améliorées sont estimées à seulement 28 % en Afrique, contre 88 % en Asie.

« En conséquence et en termes de valeur absolue, les rendements des céréales restent excessivement faibles, avec des moyennes avoisinant 1,45 t/ha, comparées à des moyennes de 3,20 t/ha en Inde et à 6,08 t/ha en Chine, sans parler de la faible valeur nutritionnelle de certaines denrées produites », indique l’IFDC.

C’est dans ce contexte de faible productivité des cultures que les pays africains se sont engagés depuis la déclaration d’Abuja en 2006 à faire passer le niveau d’utilisation des engrais à 50 kg par hectare de terre arable. Si cet objectif n’est pas encore atteint dans la majorité des pays, il est de plus en plus reconnu que, bien que nécessaire, la promotion de l’utilisation des engrais inorganiques ne suffit pas à elle seule à réaliser la croissance durable de la productivité agricole nécessaire sur le continent.

Dans un rapport publié en 2021, AGRA soulignait ainsi qu’environ 10 à 40 % des champs des petits exploitants dans un large éventail de pays et de conditions en Afrique ne répondaient pas aux applications d’engrais inorganiques. Selon les experts, cette vulnérabilité est encore plus marquée dans les zones arides et semi-arides du Sahel, où les conditions climatiques extrêmes accélèrent la dégradation des terres arables.

« Beaucoup de petits exploitants au Nigeria cultivent aujourd’hui sur des terres qui ne sont plus suffisamment fertiles, avec de faibles teneurs en nutriments et autres éléments essentiels, et parfois sur des sols à faible capacité de rétention. Aujourd’hui, le grand enjeu est de savoir comment régénérer et améliorer la santé des sols et leur teneur en nutriments, tout en veillant à ce que les agriculteurs connaissent la composition de leurs sols. Ceux-ci doivent comprendre quelles cultures se comporteront le mieux sur tel ou tel type de sol, et quel type d’amendement ou d’apport nutritif est le plus adapté à chaque profil de sol », a expliqué à l’Agence Ecofin Idris Rufus, directeur pays pour AGRA au Nigeria, en marge de la dernière édition de la Journée mondiale des sols, tenue en décembre 2025.

Des initiatives nationales et régionales

Au niveau national, plusieurs pays ouest-africains avancent concrètement avec des stratégies de gestion de la santé des sols avec des partenaires techniques et financiers.

D’après Asseta Diallo, spécialiste principale Santé des sols et Gestion intégrée à AGRA, le Nigeria a déjà élaboré sa feuille de route nationale sur la santé des sols, le Burkina Faso et le Mali sont engagés dans un processus similaire, tandis qu’un travail d’accompagnement a également été mené au Sénégal. Ces démarches visent à traduire les engagements continentaux en stratégies opérationnelles adaptées aux réalités locales.

Sur le plan régional, le programme Soil Values est l’une des récentes initiatives de grande envergure lancée en 2024 par AGRA et l’IFDC, avec l’appui du gouvernement des Pays-Bas, pour apporter des solutions concrètes dans le Sahel. Prévu sur dix ans (2024 – 2034), il est mis en œuvre dans quatre pays sahéliens, dont le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le nord du Nigeria.

Selon ses promoteurs, l’objectif fixé est de restaurer et gérer durablement la fertilité de 2 millions d’hectares de terres agricoles, en renforçant la résilience de 1,5 million de producteurs, notamment les femmes. Les interventions reposent principalement sur la gestion intégrée de la fertilité des sols (ISFM) qui combine l’usage raisonné des engrais minéraux avec une meilleure gestion de la matière organique et de bonnes pratiques agronomiques, afin de réhabiliter les sols dégradés et de maintenir leur productivité dans la durée.

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« Un deuxième champ d’action majeur concerne la promotion de services de conseil sur les sols fondés sur des données probantes. Plutôt que de s’appuyer sur l’intuition ou des recommandations génériques, le programme mobilise des outils numériques et des données sur les sols, pour produire des conseils localisés, fondés sur l’évidence, à destination des agriculteurs, des agents de vulgarisation et des décideurs », explique Rogito Jeremiah, spécialiste de la santé des sols et du climat à AGRA, interrogé sur l’initiative.

Au-delà de l’Afrique de l’Ouest, le Plan d’action africain pour les engrais et la santé des sols (AFSHAP) a été adopté à la suite du Sommet africain sur les engrais et la santé des sols, tenu à Nairobi en 2024. D’une durée de 10 ans, cette feuille de route vise à restaurer la fertilité des sols, inverser la dégradation, augmenter l’utilisation efficace des engrais (organiques et minéraux) et soutenir la transformation durable de l’agriculture sur le continent.

Des défis à relever

Alors que les solutions sur le terrain et les cadres réglementaires se sont multipliés, les obstacles à l’amélioration de la gestion de la santé des sols persistent. S’exprimant sur le sujet dans le cadre de son expérience au Niger, M. Jeremiah évoque notamment des contraintes économiques, en particulier l’enclavement de certains États sahéliens qui renchérit le coût des engrais minéraux et organiques, tandis que l’accès aux services essentiels comme l’analyse des sols ou le conseil agricole reste limité, empêchant les producteurs d’adopter des pratiques adaptées.

À cela s’ajoute l’accès encore limité et souvent coûteux à des services complémentaires comme l’analyse des sols et le conseil agricole, ce qui complique l’adoption et la pérennisation à grande échelle de bonnes pratiques de gestion des sols.

« Les données, cartes et recommandations existantes sont souvent dispersées entre plusieurs institutions et insuffisamment harmonisées ou traduites en conseils clairs, localisés, adaptés aux différents types de cultures et de zones agroécologiques. Il en résulte parfois des recommandations génériques, qui ne reflètent pas la diversité des sols et des systèmes de production au Niger, et réduisent l’efficacité des investissements en faveur de la santé des sols », ajoute le responsable.

« Un autre volet essentiel est le renforcement des capacités des agriculteurs sur les bonnes pratiques de gestion durable des sols, à l’échelle de leurs exploitations. »

De son côté, M. Rufus plaide pour une amélioration des ressources humaines dans le monde rural. « Un autre volet essentiel de la gestion durable des sols est le renforcement des capacités des agriculteurs sur les bonnes pratiques de gestion durable des sols à l’échelle de leurs exploitations. Pour cela, nous soutenons la formation d’agents de vulgarisation et de conseillers communautaires, qui sensibilisent les producteurs aux pratiques à adopter pour préserver leurs sols sur le long terme ».

Pour le continent africain, la restauration de la santé des sols n’est pas qu’un enjeu environnemental, c’est aussi une action salutaire pour l’agriculture africaine, d’autant plus que les défis comme l’accessibilité à une nourriture saine, le changement climatique et l’urbanisation rapide continueront d’exercer une forte pression sur la disponibilité alimentaire.

Stephanas Assocle (Agence Ecofin)

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