
La visite à Alger, les 15 et 16 février, du président nigérien Abdourahamane Tiani a marqué bien davantage qu’un simple dégel diplomatique après plusieurs mois de tensions. En annonçant le lancement imminent des travaux du gazoduc transsaharien (TSGP), le président algérien Abdelmadjid Tebboune a replacé cette infrastructure au cœur d’une compétition stratégique pour offrir au gaz nigérian une façade méditerranéenne, dans un contexte où la demande européenne reste orientée vers la diversification de ses approvisionnements.
Lors de la conférence de presse conjointe à Alger, Tebboune a indiqué que les travaux débuteraient après le mois de Ramadan, sous la conduite de la compagnie publique algérienne Sonatrach. Cette annonce s’inscrit dans une séquence diplomatique plus large : retour des ambassadeurs, reprise des visites ministérielles et signature, le 11 février, de trois accords entre l’Algérie, le Niger et le Nigeria visant à actualiser l’étude de faisabilité, définir un mécanisme de compensation et encadrer les échanges d’informations.

Long de plus de 4 000 kilomètres, le TSGP doit relier les gisements nigérians à la côte algérienne avant une exportation vers l’Europe via les infrastructures méditerranéennes existantes. Sa capacité projetée, comprise entre 20 et 30 milliards m³ par an, en ferait l’un des principaux corridors gaziers du continent africain. Évalué à environ 13 milliards de dollars, le projet initié au début des années 2000 retrouve aujourd’hui une centralité nouvelle, portée par la recomposition du marché énergétique européen depuis la guerre en Ukraine.
Face à lui, le projet de gazoduc Nigeria–Maroc propose un itinéraire alternatif le long de la façade atlantique. D’une longueur supérieure à 6 000 kilomètres, il doit traverser une douzaine de pays d’Afrique de l’Ouest avant de rejoindre le réseau marocain et, à terme, l’Europe. Estimé à 25 milliards de dollars, il prévoit une capacité annuelle pouvant atteindre 30 milliards m³. L’initiative a franchi une étape institutionnelle avec la création d’une société dédiée en septembre 2025 et l’intérêt de bailleurs multilatéraux comme la Banque européenne d’investissement, la Banque islamique de développement et le Fonds de l’OPEP.
Deux corridors concurrents pour un même marché européen
La relance du TSGP par Alger intervient donc dans un contexte de concurrence directe entre deux corridors visant la même ressource nigériane et le même débouché européen. La différence majeure réside dans la géographie des façades proposées. Le corridor transsaharien mise sur une connexion directe avec la Méditerranée, alors que le tracé marocain privilégie l’Atlantique avant une remontée vers l’Europe. Au passage, il vise à approvisionner les marchés de la région, sur une bonne partie du Golfe de Guinée.
L’argument algérien repose sur l’existence d’infrastructures déjà opérationnelles. L’Algérie dispose de réseaux gaziers connectés à l’Italie et d’installations d’exportation en Méditerranée, ce qui permettrait, en théorie, une intégration plus rapide du gaz nigérian dans les flux européens. Le corridor marocain, lui, suppose la construction d’un réseau continu, à travers de nombreux États de transit.

Le Niger apparaît comme le pivot de cette stratégie algérienne. Après un hiver diplomatique lié à la crise régionale provoquée par l’affaire du drone malien et aux solidarités internes à l’Alliance des États du Sahel (AES), Alger et Niamey ont progressivement normalisé leurs relations. Des échanges officiels, la visite du ministre algérien de l’Énergie en janvier et le déplacement d’une délégation de Sonatrach pour étudier des projets énergétiques ont préparé le terrain politique au redémarrage du TSGP. La visite de Tiani à Alger parachève cette dynamique.
Au-delà de l’énergie, l’initiative s’inscrit dans une logique plus large de réinvestissement algérien dans l’espace sahélien. Alger a récemment signé des accords de coopération énergétique avec le Burkina Faso et cherche à consolider son influence auprès des pays de l’AES. Le gazoduc devient ainsi un instrument de diplomatie régionale autant qu’un outil économique.
La question du financement reste néanmoins déterminante. Les 13 milliards de dollars nécessaires au TSGP ne sont pas encore entièrement sécurisés, tout comme les 25 milliards requis pour le projet Nigeria–Maroc. Les deux corridors sont désormais engagés dans une forme de course à la crédibilité auprès des partenaires internationaux, dans un contexte où l’Europe cherche des solutions durables pour réduire sa dépendance au gaz russe.
En replaçant le TSGP au centre du jeu, l’Algérie entend peser sur l’arbitrage futur des investisseurs et des acheteurs européens. La bataille ne se limite plus à un affrontement maghrébin, mais oppose deux visions des routes énergétiques africaines. Une façade méditerranéenne s’appuyant sur des infrastructures existantes et une façade atlantique encore largement à construire. Pour le gaz nigérian, l’accès à l’Europe se joue désormais sur cette ligne de fracture géographique et stratégique.
Agence Ecofin
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