« EGA a besoin de la bauxite guinéenne, et la Guinée a intérêt à sécuriser des partenariats équilibrés » (Patrice L’Huillier, Nimba Mining)

image-29 « EGA a besoin de la bauxite guinéenne, et la Guinée a intérêt à sécuriser des partenariats équilibrés » (Patrice L'Huillier, Nimba Mining)

Quand Emirates Global Aluminium perd en juillet 2025 sa concession de bauxite en Guinée après des mois de conflit autour de l’obligation de construire une raffinerie d’alumine, Conakry crée en urgence Nimba Mining Company (NMC) pour reprendre l’activité. Moins de trois mois après, la société publique chargeait son premier bateau et vise désormais 10 millions de tonnes exportées en 2026, une raffinerie d’alumine à l’horizon 2030, tout en s’associant à l’australien Resolute Mining pour explorer l’or dans l’est du pays. Patrice L’Huillier, directeur général de NMC depuis septembre 2025, revient pour l’Agence Ecofin sur les premières étapes de construction d’un champion minier national.

Interview :

Agence Ecofin : Fondée par décret présidentiel en août 2025, NMC a hérité d’une mine arrêtée depuis près d’un an, avec des équipes laissées sans activité et des contrats de sous-traitance suspendus. Dans quel état avez-vous trouvé les installations à votre arrivée, et comment avez-vous organisé la remise en route ?

Patrice L’Huillier : Quand j’ai pris les rênes de NMC, j’ai constaté que le site d’exploitation de la bauxite ainsi que les installations portuaires étaient globalement en bon état et n’avaient pas subi de dégradations majeures. Cette situation nous a permis d’élaborer immédiatement un plan d’action structuré, assorti d’un calendrier précis, dans la perspective fixée par le ministère des Mines d’un redémarrage des opérations avant le 31 octobre 2025. Après une évaluation approfondie des installations, nous avons estimé qu’un tel scénario était réaliste, et c’est un objectif que nous avons effectivement atteint et dont nous sommes fiers.

Un autre élément déterminant a été la mobilisation des équipes guinéennes. Malgré près d’une année d’inactivité, elles ont fait preuve d’un engagement remarquable et d’une grande proactivité pour relancer les opérations. Nous avons toutefois dû organiser cette reprise de manière progressive, en priorisant les postes critiques, notamment dans les domaines de la maintenance, de la production et de la sécurité.

Je tiens également à souligner le soutien sans faille du gouvernement, en particulier du ministre des Mines, M. Bouna Sylla, et du ministre directeur du cabinet du président de la République, M. Djiba Diakité. Grâce à cette mobilisation collective, deux mois après la création de NMC, nous avons pu charger notre première barge le 31 octobre. Le 4 novembre, nous avons eu l’honneur d’accueillir le gouvernement pour la cérémonie du chargement du premier bateau. Ce redémarrage figure parmi les plus rapides réalisés dans l’industrie minière à l’échelle internationale.

« Notre objectif sur le mois d’avril est de produire 700 000 tonnes de bauxite, avant de franchir le seuil du million de tonnes par mois à partir de juin 2026. »

AE : NMC s’est fixé une trajectoire ambitieuse, avec un million de tonnes à exporter avant la fin 2025, puis une montée vers 10 millions de tonnes en 2026 et 12 millions en 2027. Où en êtes-vous dans l’exécution de ce plan ?

PL : Nous avons atteint l’objectif d’un million de tonnes exportées en 2025, en nous appuyant surtout sur les stocks disponibles. La reprise effective de l’exploitation minière est intervenue en décembre 2025, et nous sommes actuellement dans une phase de montée en puissance. Dans ce cadre, le premier contrat de sous-traitance minière a été signé en janvier avec la société chinoise CHICO, suivi en février par un second contrat de sous-traitance avec la société guinéenne IBS, spécialisée dans les opérations de dynamitage et de concassage.

Notre objectif sur le mois d’avril est de produire 700 000 tonnes de bauxite, avant de franchir le seuil du million de tonnes par mois à partir de juin 2026. Cette trajectoire s’inscrit dans une montée en régime structurée, visant 10 millions de tonnes en 2026, 12 millions de tonnes en 2027 et 14 millions en 2028.

AE : Depuis le retrait de la concession de bauxite à Emirates Global Aluminium (EGA), l’hypothèse d’une bataille devant les tribunaux internationaux circule. Mais des sources médiatiques évoquent aussi des négociations en vue d’un accord à l’amiable entre la Guinée et EGA. Dans quelle mesure NMC est-elle impliquée dans ces discussions ?

PL : Cela relève exclusivement des échanges entre le gouvernement de la République de Guinée et EGA, auxquels NMC n’est pas directement partie prenante. Nous suivons naturellement ces évolutions avec attention et je reste confiant quant à l’aboutissement rapide d’un accord, dans un esprit de pragmatisme et de réalisme. Les intérêts sont convergents : EGA a besoin de la bauxite guinéenne pour alimenter sa raffinerie à Abu Dhabi, et la Guinée a tout intérêt à sécuriser des partenariats équilibrés et durables.

« Chaque transaction de bauxite étant soumise à validation, les autorités disposent d’une visibilité fine et en temps réel sur les dynamiques de marché, notamment en Chine et en Inde, ainsi que sur l’évolution des coûts de transport. »

AE : La Guinée domine l’approvisionnement mondial en bauxite, mais les prix de vente de son minerai restent largement déterminés sur les marchés chinois, avec une opacité que les autorités cherchent désormais à réduire via un indice de référence national. Comment NMC contribue-t-elle à la construction de ce mécanisme ?

PL : La Guinée est effectivement de loin le premier fournisseur mondial de bauxite, avec une croissance particulièrement soutenue des volumes exportés ces dernières années : 182 millions de tonnes ont été exportées l’année dernière et 125 millions de tonnes en 2023. Dans le cadre de la mise en place d’un indice de prix national, NMC collabore étroitement avec le ministère des Mines pour lui permettre de prendre le pouls du marché.

En pratique, chaque transaction de bauxite étant soumise à validation, les autorités disposent d’une visibilité fine et en temps réel sur les dynamiques de marché, notamment en Chine et en Inde, ainsi que sur l’évolution des coûts de transport. À ce titre, NMC contribue à alimenter cette réflexion en partageant des données opérationnelles et commerciales actualisées, permettant d’éclairer les tendances du marché et de soutenir la construction d’un mécanisme de référence pertinent.

AE : Sur le marché, justement, face à la baisse actuelle des prix de la bauxite, les autorités guinéennes préparent un encadrement des volumes exportés, dont les modalités sont encore en discussion. Dans quelle mesure cette orientation affecte-t-elle les plans de croissance de NMC ?

PL : Il est exact qu’une réflexion est en cours au niveau du ministère des Mines pour mettre en place un système de quotas, une orientation qui a notamment été présentée lors de la conférence internationale sur la bauxite à Miami. Pour NMC, cette évolution n’est pas de nature à remettre en cause notre trajectoire de croissance. Nous poursuivons notre plan de montée en puissance avec détermination, avec pour objectif d’atteindre à terme un niveau de production de 14 millions de tonnes par an.

« Aux côtés de Resolute, nous prévoyons ainsi d’investir dès 2026 près de 10 millions de dollars par an dans des programmes d’exploration. »

AE : NMC est née il y a moins d’un an et la montée en puissance sur la bauxite n’est pas achevée. Dans ce contexte, qu’est-ce qui justifie le choix de s’engager dès maintenant dans l’exploration aurifère avec Resolute, et quelle place NMC entend-elle occuper dans ce partenariat ?

PL : La stratégie définie par les autorités guinéennes vise à positionner NMC comme une entreprise minière nationale intégrée et diversifiée, au-delà du seul segment de la bauxite. L’entreprise n’a pas seulement vocation à être dans l’extraction mais aussi dans la transformation. L’ambition est double : élargir le portefeuille minier, notamment vers l’or et les métaux de base comme le cuivre, et développer progressivement des activités de transformation locale. Cette approche traduit une volonté claire de structurer un écosystème industriel complet autour des ressources naturelles du pays.

Dans ce cadre, nous travaillons déjà avec les équipes de Resolute sur des projets d’exploration aurifère à l’est de la Guinée. NMC apporte dans ce partenariat sa connaissance du terrain, ses relations institutionnelles et son expertise opérationnelle. De nombreux jeunes ingénieurs guinéens ont travaillé dans le secteur aurifère dans les pays de la sous-région, au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Mali, et sont très heureux à l’idée de venir travailler dans l’extraction aurifère en Guinée.

Par ailleurs, le contexte régional, marqué par des enjeux sécuritaires et réglementaires dans certains pays voisins comme le Mali, renforce l’attractivité de la Guinée pour les investisseurs et les talents du secteur. Certaines entreprises préfèrent aujourd’hui quitter ces pays pour se repositionner, notamment en Guinée ou en Côte d’Ivoire, des pays qui offrent un environnement plus stable sur les plans politique et sécuritaire. Notre ambition est de nous inscrire pleinement dans cette dynamique et d’y jouer un rôle actif. Aux côtés de Resolute, nous prévoyons ainsi d’investir dès 2026 près de 10 millions de dollars par an dans des programmes d’exploration.

AE : Vous évoquiez tout à l’heure la transformation locale. Alors que la Guinée ambitionne de construire entre cinq et six raffineries d’alumine d’ici 2030, quelle place NMC entend-elle prendre dans cette dynamique ?

PL : Au-delà de l’extraction, la transformation constitue un axe stratégique majeur pour NMC. Nous avons ainsi engagé les études de faisabilité en vue de la construction d’une raffinerie d’alumine à proximité du site minier. Des annonces interviendront prochainement concernant la contractualisation des études d’ingénierie, préalables à la mise en œuvre de ce projet, qui vise une capacité d’environ un million de tonnes par an.

Il s’agit d’un projet de longue date, pour lequel des premières études avaient déjà été réalisées au début des années 2010 et dont le site est identifié. Notre ambition est désormais d’entrer dans une phase d’exécution concrète. Cette initiative s’inscrit pleinement dans la stratégie de NMC et du gouvernement visant à développer la transformation locale de la bauxite et à générer davantage de valeur ajoutée en Guinée.

« Si les talents guinéens existent, ils sont aujourd’hui fortement sollicités à l’international, ce qui implique une concurrence accrue pour les attirer et les retenir. »

AE : Sur quel calendrier envisagez-vous de franchir les différentes étapes de ce projet, et quels sont les principaux obstacles à surmonter pour en assurer l’exécution ?

PL : Nous tablons sur environ un an et demi pour les études, suivies de deux à trois années de construction. Cela nous conduit à un horizon réaliste autour de 2030. Le plus important n’est pas forcément d’être le premier à produire l’alumine. Au-delà du calendrier, notre priorité est d’assurer une exécution rigoureuse et durable de ces projets structurants avec les Guinéens, en bénéficiant de l’appui des autorités guinéennes.

Nous restons toutefois confrontés à certains défis, notamment en matière de ressources humaines sur des compétences techniques très spécialisées, telles que la planification minière ou l’automatisation. Si les talents guinéens existent, ils sont aujourd’hui fortement sollicités à l’international, ce qui implique une concurrence accrue pour les attirer et les retenir. Nous faisons tout notre possible pour les faire revenir.

« Le potentiel minier, combiné à une volonté politique forte de structuration du secteur et de création de valeur locale, positionne la Guinée comme une destination d’investissement particulièrement attractive à moyen et long terme. »

AE : Plusieurs pays miniers ouest-africains traversent des turbulences réglementaires et sécuritaires qui ont poussé des investisseurs à se repositionner. Quels arguments la Guinée peut-elle faire valoir en 2026 par rapport aux autres destinations alternatives explorées par les compagnies ?

PL : La Guinée dispose aujourd’hui d’atouts structurels majeurs pour les investisseurs, à commencer par une vision claire et une stratégie affirmée de développement du secteur minier. Le pays bénéficie d’un potentiel géologique exceptionnel, qui constitue le fondement même de toute activité minière. Au-delà de la bauxite, la Guinée présente également des perspectives importantes sur d’autres ressources telles que l’or, le fer ou encore les métaux de base.

Ce potentiel, combiné à une volonté politique forte de structuration du secteur et de création de valeur locale, positionne la Guinée comme une destination d’investissement particulièrement attractive à moyen et long terme.

Propos recueillis par Emiliano Tossou (Agence Ecofin)

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