Guerre au Moyen-Orient : vers une crise économique mondiale majeure ?

image-112-1024x650 Guerre au Moyen-Orient : vers une crise économique mondiale majeure ?

Le blocage du détroit d’Ormuz par l’Iran déstabilise le Moyen-Orient et plus largement l’économie mondiale. La paralysie d’une partie du pétrole et du gaz crée des tensions énergétiques, et l’augmentation des cours de plusieurs matières premières soulève aussi des inquiétudes. Se dirige-t-on vers une crise économique mondiale sans précédent ? Éléments de réponse.

Une opération militaire aux conséquences économiques potentiellement incontrôlables. En lançant l’opération « Epic Fury » (« fureur épique ») contre l’Iran le 28 février, les États-Unis et Israël ont déclenché en retour une riposte de Téhéran notamment matérialisée par le blocage du détroit d’Ormuz.

Quelque 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié (GNL) mondial, ainsi que d’autres matières premières, transitent par ce goulot d’étranglement. Délimité au nord par l’Iran, au sud par Oman et les Émirats arabes unis, le détroit d’Ormuz mesure environ 50 kilomètres de large à son entrée et à sa sortie. Son point le plus étroit est de 33 kilomètres.

image-114 Guerre au Moyen-Orient : vers une crise économique mondiale majeure ?

Une situation qui a conduit en deux semaines à une envolée des cours des hydrocarbures – le prix du baril de Brent a flambé, passant d’environ 72 dollars à près de 108 dollars entre le 27 février et le 18 mars – ainsi que de ceux des engrais, de l’aluminium, du soufre ou encore de l’hélium. Et le détroit d’Ormuz ne semble pas près de se débloquer pour le moment, le président américain Donald Trump ne parvenant pas à trouver des alliés pour sécuriser ce passage stratégique pour l’économie mondiale.

« A priori, il manque 20 % de pétrole pour faire fonctionner l’économie mondiale. Mais avec les réserves privées et publiques comme celles de l’Agence internationale de l’énergie (qui a annoncé débloquer 400 millions de barils, NDLR), ainsi que les routes alternatives pour transporter les hydrocarbures, on estime aujourd’hui le déficit réel de pétrole à huit millions de barils par jour, ce qui est déjà un choc un peu moindre qu’attendu », tempère François-Xavier Chauchat, membre du comité d’investissement, économiste et stratégiste chez Dorval Asset Management.

Le fait que le prix du baril de pétrole ait atteint un palier depuis près d’une semaine – il s’est stabilisé autour des 100 dollars – n’est cependant pas une nouvelle rassurante, comme l’explique Philippe Waechter, chef économiste chez Ostrum Asset Management : « Si ce prix actuel s’installe durablement, ce sera pénalisant parce que cela traduira un déficit d’approvisionnement en pétrole. Beaucoup de pays d’Asie pourraient être touchés par cette situation, qui pénaliserait aussi les consommateurs et les entreprises en Europe et aux États-Unis. »

« La situation actuelle n’est pas compatible pour le moment avec une crise économique mondiale »

De là à se dire que la situation actuelle ressemble au début d’une crise économique mondiale majeure, c’est un pas que les experts interrogés par France 24 ne franchissent pas. Pour eux, seul le temps permettra de nommer correctement les choses. « Si le pétrole reste aux alentours de 100 dollars avec un manque quotidien de huit millions de barils par jour ces trois prochains mois, des modèles suggèrent que cela réduirait la croissance mondiale de 0,4 point, faisant passer la croissance économique mondiale un peu en-dessous du seuil symbolique des 3 % », note François-Xavier Chauchat.

image-116-1024x476 Guerre au Moyen-Orient : vers une crise économique mondiale majeure ?

Ces 3 % sont le baromètre de la bonne santé économique de la planète. Si le PIB mondial venait à se retrouver aux alentours des 2,5 % de croissance, « l’économie mondiale commencerait alors à produire une hausse du chômage, même avec une croissance positive, et c’est cette dynamique-là qui matérialiserait la crise », précise l’expert. Mais, selon lui, « la situation actuelle n’est pas compatible pour le moment avec une crise économique mondiale ».

Au regard des indicateurs des grands organismes financiers internationaux, il n’y a en effet pas de quoi jouer les Cassandre : le Fonds monétaire international (FMI) et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont tous deux estimé à 3,2 % la croissance mondiale en 2025. Même en retirant les 0,4 point de pourcentage que générerait le blocage du détroit d’Ormuz pendant plusieurs mois, cet indicateur resterait tout de même au-dessus des 2,5 %.

Par ailleurs, les tensions énergétiques actuelles n’ont pas grand-chose de comparable avec les chocs pétroliers passés, à commencer par le fait que le monde est moins dépendant du pétrole en 2026 qu’il ne l’était dans les années 1970. La part de l’or noir dans la consommation mondiale d’énergie primaire est, en effet, passée de 46 % à 31 %.

Et même si le blocage à l’embouchure du golfe Arabo-Persique crée simultanément une flambée du prix du pétrole, un effondrement du trafic maritime et une contraction de l’offre énergétique mondiale, l’optimisme reste de rigueur sur les marchés financiers, selon François-Xavier Chauchat : « On est moins sensibles au prix du pétrole que dans les années 1970, et les investisseurs sur les marchés ne considèrent pas le scénario actuel comme une crise », explique l’économiste. « Pour eux, le détroit d’Ormuz va rouvrir, pas dans cinq ans ni même dans six mois, mais plutôt dans les semaines ou les mois à venir. Ils ont peut-être tort, mais c’est le scénario qu’ils jouent. »

Une situation pas comparable à la crise financière de 2008 ni à l’inflation de 2022

Le prix Nobel d’économie français Philippe Aghion ne voit pas non plus arriver un « effondrement » de l’économie mondiale ou même un « équivalent de la crise financière de 2008 », lors de laquelle le prix du baril de Brent avait dépassé les 140 dollars – son record historique.

« Un conflit prolongé, élargi, réduira la croissance mondiale. (…) Je vois un ralentissement possible (mais) je ne vois pas d’effondrement. Je ne vois pas l’équivalent de la crise financière de 2008 », a affirmé sur RTL l’économiste. La crise de 2008 est née d’une crise du crédit immobilier américain (les « subprimes »), devenue une crise financière puis une crise économique mondiale.

Un constat que partage François-Xavier Chauchat, selon lequel « les taux d’intérêt ne montent pas beaucoup et les Bourses ne baissent pas beaucoup actuellement. Cela veut dire que la liquidité de l’économie mondiale reste bonne, il n’y a pas de crise financière comme en 2008. »

La comparaison des tensions énergétiques actuelles, qui font croître en parallèle les cours de plusieurs matières premières, ne semble pas non plus tenir avec l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine en 2022. Cette année-là, la flambée des prix de l’énergie avait entraîné une inflation record – de 10,6 % – dans la zone euro.

« Il y a quatre ans, c’était aussi la réouverture de l’économie mondiale après la pandémie de Covid », souligne le stratégiste de Dorval Asset Management. « Aujourd’hui, ce scénario-là est beaucoup moins probable parce qu’on n’est pas dans une phase haute, le marché du travail est beaucoup plus mou qu’en 2022. Les salaires sont actuellement en train de décélérer, on n’est donc pas dans une ambiance où il suffit d’allumer une petite étincelle pour que l’inflation flambe. »

Pour Philippe Waechter aussi, « un choc énergétique ne suffit pas à créer l’inflation ». Le chef économiste chez Ostrum Asset Management a rappelé dans une note qu’en 2022, outre l’augmentation des prix de l’énergie, la hausse des prix alimentaires – l’Ukraine étant un producteur de premier plan pour les céréales – et le manque de stocks suffisants des entreprises avaient alors aussi contribué à alimenter l’inflation.

Incomparable à la crise financière de 2008 ni à l’inflation de 2022, la situation économique mondiale actuelle n’en est pas moins instable actuellement. Si le blocage du détroit d’Ormuz venait à se poursuivre au-delà des trois prochains mois, et que le prix du baril de Brent venait tutoyer les 150 dollars, la donne changerait radicalement, sans doute pour le pire.

Auteur : France24

Partagez :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *