Le commerce Chine-Afrique en 2026 : une coopération gagnant-perdant

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Le récit dominant tient en une phrase : « Acculée par la politique tarifaire de Donald Trump et par les barrières européennes à l’importation, l’Afrique devient le débouché de substitution dont Pékin a besoin. » Pourtant, les données du trimestre racontent une tout autre histoire.

Certes, avec 92,3 milliards de dollars échangés entre janvier et mars 2026 (+27,1 % sur un an), le commerce Chine–Afrique est au plus haut depuis 2022. Mais si les exportations chinoises vers l’Afrique progressent de 32,1 %, les achats chinois sur le continent ne progressent que de 18,4 %. Résultat : le déficit commercial africain vis-à-vis de la Chine atteint 29,1 milliards de dollars sur un seul trimestre — un record absolu, en hausse de près de 10 milliards en un an. Ce que le rebond annonce, ce n’est pas un partenariat équilibré. C’est une asymétrie qui s’aggrave à un rythme jamais observé.

Le pivot chinois de 2026 n’est pas, pour l’Afrique, une opportunité. C’est un transfert de surcapacité industrielle. Les biens manufacturés chinois — machines, véhicules, électronique — qui ne trouvent plus preneur à Washington ou à Bruxelles arrivent à Lagos, à Alger, au Caire, à Nairobi et à Casablanca, et y sont payés en devises rares.

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Le Nigeria importe désormais pour 6,85 milliards de dollars de produits chinois en un seul trimestre, contre 930 millions d’exportations vers Pékin : un déficit bilatéral de près de 6 milliards. L’Égypte affiche un déficit de 5,25 milliards, l’Algérie 3,71 milliards, le Ghana 2,91 milliards, le Maroc 2,45 milliards, le Kenya 2,62 milliards. Au total, les dix premiers pays africains déficitaires cumulent près de 32 milliards de dollars de déficit bilatéral sur le seul T1 2026.

Pendant ce temps, BYD passe de 35 à 70 concessions en Afrique du Sud, Geely lance un modèle d’entrée de gamme en avril 2026, Huawei signe à Lagos un centre de données IA de 400 millions de dollars, et le State Power Investment Corporation pose la première raffinerie d’alumine en Guinée. Ce ne sont pas des positions de négociation : ce sont des positions acquises, prises pendant que les chancelleries théorisent leur marge de manœuvre.

Trois conséquences sont déjà visibles. La pression sur les devises africaines est sous-estimée : chaque point de croissance des importations chinoises constitue une ponction supplémentaire qui s’ajoute au service de la dette extérieure et aux factures énergétiques. Les modèles de change sur le naira nigérian, la livre égyptienne, le shilling kenyan ou le dinar tunisien à 12–24 mois ne l’ont pas intégrée.

Ensuite, le « zéro droits de douane » annoncé par Xi Jinping pour le 1er mai 2026 relève largement du trompe-l’œil : selon les données de l’UN Comtrade analysées par China Global South, 94,5 % des exportations africaines vers la Chine entraient déjà sans droits ; la mesure habille l’asymétrie, elle ne la corrige pas. Enfin, les rares États qui captent une rente — RDC sur le cobalt et le cuivre, Guinée sur la bauxite, Angola sur le pétrole résiduel — n’échappent pas à l’asymétrie commerciale qu’en s’enfermant dans une mono-dépendance à un acheteur unique : 74 % des débouchés miniers guinéens vont en Chine. Ce n’est pas de la souveraineté, c’est de la captation.

L’Afrique gagne en visibilité dans les statistiques douanières chinoises ; elle perd en marge de manœuvre économique. La fenêtre que les analystes évoquent existe — elle n’est plus là où ils la cherchent. Elle ne se trouve pas dans la négociation bilatérale, signée pays par pays sous pression d’un dossier minier ou d’un projet d’infrastructure. Elle se trouve dans l’architecture régionale : sauvegardes industrielles coordonnées dans le cadre de la ZLECAf, exigences de contenu local négociées à plusieurs États, harmonisation tarifaire sur les biens chinois sensibles. Quand chacun signe seul, personne ne pèse — et le bond du T1 2026 n’est pas un succès partagé, c’est une facture en cours d’émission.

Idriss Linge, Directeur des rédactions (Agence Ecofin)

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