
En Afrique de l’Ouest, le riz s’impose comme une source essentielle de calories pour des millions de personnes, tant en milieu urbain que rural. Quatrième céréale produite dans la région, après le mil, le sorgho et le maïs, le riz n’en reste pas moins un aliment solidement ancré dans les habitudes alimentaires en Afrique de l’Ouest.
« Nous cultivons du riz en Afrique de l’Ouest depuis plus de 3 000 ans. Beaucoup pensent que le riz est un produit asiatique, mais ce n’est pas le cas. C’est un aliment africain. Nous en produisons depuis des siècles le long des rives du fleuve Niger. Il est au cœur de notre culture. Nous produisons du riz, mais nous n’avons pas encore construit une véritable économie du riz », rappelle Natasha Kofoworola Quist, directrice régionale Afrique de l’Ouest d’AGRA.
De la Guinée au Mali en passant par le Niger, la culture de la céréale s’adapte à plusieurs écosystèmes. Entre plaines inondables, bas-fonds, mangroves ou à flanc de colline, le riz prospère dans des conditions hydriques très contrastées, grâce à des variétés locales sélectionnées au fil des siècles et aux savoir-faire des producteurs locaux.
Une demande dynamique
Dans le même temps, la graminée s’est progressivement enracinée dans les habitudes alimentaires de la population.
Qu’il soit brisé à 5 ou 100 %, blanc non-basmati, aromatique de qualité supérieure ou parfumé, le riz a pris une place grandissante dans les assiettes des populations ouest-africaines portée par la croissance démographique et surtout l’urbanisation rapide qui a modifié les comportements de consommation.
« C’est un produit qui est facile à conserver et à cuisiner. Même après cuisson, il peut se conserver un ou deux jours sans trop de problèmes sanitaires, mais sous certaines conditions, de froid notamment. C’est la raison pour laquelle le riz a eu un succès dans le milieu urbain. […]. Vous pouvez faire cuire du riz en 10 à 15 minutes, ce qui n’est pas le cas pour les autres céréales comme le mil ou le fonio », estime Patricio Mendez del Villar, analyste du Cirad.
Grâce à sa facilité d’utilisation et à son coût abordable, la denrée s’impose désormais quotidiennement avec des plats comme le thiéboudiène, plat à base de riz brisé, de poisson et de divers types de légumes et le riz jollof.
Aujourd’hui, le marché rizicole ouest-africain est de loin le plus important du continent avec chaque année près de 20 millions de tonnes de riz consommé. En Côte d’Ivoire, le Département américain de l’agriculture (USDA) indique que chaque habitant consomme en moyenne 84 kg de riz par an alors qu’au Burkina Faso, le volume par habitant dépasse désormais les 60 kg, soit plus qu’au Ghana (43 kg par an).
Une filière qui progresse mais une organisation encore fragmentée
Face aux besoins croissants, la région a multiplié ses efforts. Dans plusieurs pays, les gouvernements ont lancé plusieurs plans d’autosuffisance afin de répondre à la demande croissante. De la distribution de semences améliorées à la subvention des engrais, en passant par la hausse des prix garantis et des travaux d’aménagement de périmètres, les filières ouest-africaines se sont renforcées depuis deux décennies.
« Le riz est absolument central pour la sécurité alimentaire, le commerce et les moyens de subsistance ruraux. C’est aussi l’une des rares chaînes de valeur agricoles de la région où l’on observe une véritable dynamique commerciale : la production augmente, l’investissement privé progresse, et l’ambition de développer le commerce régional se renforce », explique Sunil Dahiya, chargé principal de programme – Marchés inclusifs, commerce et finance – AGRA.
Aujourd’hui, l’Afrique de l’Ouest produit en moyenne 17 millions de tonnes de riz blanchi, soit près de 65 % du total de la zone subsaharienne. Plusieurs pays de la région enregistrent des résultats positifs dans l’accroissement de l’offre.
Au Mali par exemple, la filière permet déjà de satisfaire près de 80 % de la consommation de riz blanchi atteignant 2,3 millions de tonnes par an grâce à la zone de Ségou, qui abrite la plus importante superficie de riz irrigué du pays et fournit environ 40 % de l’offre nationale.
De son côté le Nigeria, satisfait actuellement plus de 65 % de sa consommation avec l’implication croissante du secteur privé aux côtés des gouvernements dans la transformation du riz paddy.
La capacité nationale de transformation est passée d’environ 350 000 tonnes par an en 2015 à plus de 3 millions de tonnes en 2021 alors que sur la même période, le nombre de rizeries intégrées est passé d’une dizaine à plus de soixante unités.
Le pays abrite depuis 2023 la plus grande usine de traitement de riz d’Afrique à Lagos nécessitant plus de 240 000 tonnes de paddy par an et capable de fournir environ 2,5 millions de sacs de riz de 50 kg chaque année.
La Côte d’Ivoire n’est pas non plus en reste avec une production de riz paddy qui est passée d’environ 1,8 million de tonnes lors de la campagne 2015/2016 à près de 2,3 millions de tonnes en 2024/2025, selon l’USDA. À l’échelle nationale, le riz représente désormais près de 60% de la production céréalière totale, loin devant le maïs, le mil et le sorgho.
Si ces bons chiffres témoignent d’une avancée dans l’offre, force est de constater que les filières demeurent encore insuffisamment synchronisées avec des producteurs, industriels, commerçants et décideurs travaillant souvent en silos.
Nombre de petites rizeries manquent de capacités de séchage, de décorticage et de tri à la hauteur des standards de la grande distribution, ce qui pénalise la compétitivité du riz local face au riz importé, souvent plus calibré et mieux présenté.
À l’inverse, là où des rizeries modernes existent, elles peinent parfois à sécuriser suffisamment de paddy de bonne qualité, faute de liens formalisés et de contrats stables avec les producteurs.
Cette faiblesse des liens entre les acteurs d’une même chaîne de valeur crée une incertitude sur l’approvisionnement et plombe le développement des filières qui ont encore de fortes marges de progression pour contribuer à la sécurité alimentaire et nutritionnelle de la population.
La nécessité d’une approche holistique
Face à cette situation, nombre d’acteurs plaident pour une approche systémique : il ne s’agit plus seulement de « produire plus », mais de penser toute la chaîne – de l’amont (semences, crédit, intrants, irrigation) à l’aval (transformation, stockage, logistique, commercialisation, information de marché) – dans une logique de système cohérent.
Parmi les initiatives qui promeuvent un tel changement de paradigme figurent l’Observatoire du riz de la CEDEAO (ERO), créé en 2021 pour appuyer les gouvernements dans l’élaboration des plans nationaux d’investissement.
Cet organisme se veut une plateforme coordonnée avec des chapitres nationaux dans chaque pays – où les acteurs peuvent se réunir, faire valoir leurs intérêts et parler d’une voix plus unifiée pour la filière.
« L’Observatoire joue un rôle central en matière de coordination et d’analyse. Il a investi du temps et des ressources pour mieux comprendre l’économie du riz : besoins d’harmonisation des politiques, enjeux d’intégration régionale, environnement commercial et réglementaire, niveaux de production et de productivité, dynamique des importations, formation des prix et évolution de la consommation », souligne M. Dahiya.
L’Organisation, qui a tenu en 2024 sa première assemblée générale annuelle à Abuja, dispose désormais d’un plan stratégique et d’une feuille de route pour le développement du riz dans la région.
Grâce à cet outil de référence pour mobiliser des ressources et des appuis, l’Observatoire a été choisi comme partenaire technique et plateforme de coordination clé par la Banque africaine de développement (BAD) dans le cadre de son Programme de renforcement de l’adaptation des chaînes de valeur rizicoles au changement climatique en Afrique de l’Ouest (REWARD–AfricaRice) lancé en février dernier.
Le financement mixte, l’autre nerf de la guerre
Si en général, le financement encore insuffisant fait partie de la liste des défis souvent cités pour expliquer le faible développement du riz dans la région, pour M. Dahiya, les enjeux sont ailleurs.
« Le problème ne vient pas d’un manque de capital, mais du fait que ce capital est mal aligné sur le fonctionnement réel des marchés agricoles. Les rizeries d’Afrique de l’Ouest ne sont pas, par nature, des entreprises à très haut risque, et pourtant elles font face à des taux d’intérêt supérieurs à 30%, à des durées de prêts trop courtes par rapport aux cycles de production, ainsi qu’à des exigences de garanties qui excluent des entreprises pourtant viables. La conséquence est prévisible : les capitaux restent en retrait et un secteur pourtant commercialement viable demeure sous-financé », estime le responsable.
Face à cette situation, les parties prenantes appellent au changement de modèle passant de financements fragmentés à des plateformes de financement structurées, mieux adaptées aux réalités des chaînes de valeur.
L’une des initiatives les plus ambitieuses en ce sens est la conception d’un mécanisme de financement mixte d’environ 500 millions $ dédié au secteur rizicole ouest-africain.
« Ce mécanisme financier est en cours de structuration par AGRA, en partenariat avec plusieurs institutions financières et de développement, dont la Banque africaine de développement, la Banque mondiale, Ecobank, la Fondation Gates et UKAid. L’objectif est de mobiliser à la fois des ressources concessionnelles (subventions, capital de premier risque) et des capitaux commerciaux », détaille-t-il.
Il s’agit concrètement de s’attaquer à ce que les acteurs de la filière identifient comme le principal goulot d’étranglement : l’accès à des financements adaptés, à la bonne échelle, pour les maillons critiques de la chaîne en particulier les agrégateurs et les rizeries.
« L’idée est simple : utiliser les financements publics et ceux des bailleurs pour réduire le risque et attirer des volumes beaucoup plus importants de capitaux privés. Dans les prochains mois, les partenaires finaliseront la structure et sécuriseront les engagements. Une fois lancé, ce dispositif pourrait changer la donne pour l’ensemble du système rizicole — des rizeries jusqu’aux producteurs qui les approvisionnent », ajoute l’expert.
Agence Ecofin
Partagez :