Saliou Diallo (Irokko) : « À la COP 31, l’Afrique doit cesser d’attendre »

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À quelques jours de l’ouverture de la COP 31, qui se tiendra du 9 au 20 novembre à Antalya, en Turquie, Saliou Diallo s’apprête à porter la voix de l’Afrique. À la tête d’Irokko, entreprise d’intelligence climatique, ce Guinéen a bâti un écosystème complet qui allie innovation technologique, reforestation et gouvernance carbone : une application mobile permettant à chacun de mesurer son empreinte carbone et de planter des arbres dans plusieurs pays, un logiciel dédié aux gouvernements et aux entreprises, et des sites de reboisement répartis sur quatre continents.

À Antalya, il interviendra le 10 novembre sur la valorisation de l’action climatique des États africains, et profitera de l’événement pour lancer la nouvelle version de son application et le nouveau site web d’Irokko. Dans cet entretien accordé à notre rédaction, il partage ses préoccupations face au recul des engagements climatiques, plaide pour de nouveaux mécanismes de financement autonomes en Afrique, évoque son projet carbone dans le cadre de la Grande Muraille Verte, et dévoile ses ambitions pour la Guinée, son pays d’origine.

Ci-dessous, l’interview que M. Diallo a accordé à notre rédaction

Leradar224.com : Bonjour M. Diallo. Vous êtes à la tête d’Irokko, une entreprise d’intelligence climatique qui a bâti un écosystème complet, conjuguant innovation technologique, reforestation et gouvernance carbone. Dans quel état d’esprit vous préparez-vous à prendre part à la COP 31 à Antaya en Turquie du 9 au 20 novembre prochain ?

Saliou Diallo : Serein à titre personnel, nous profiterons également de la COP pour lancer la nouvelle version de notre application mobile ainsi que du nouveau site web d’Irokko. Mais, je demeure préoccupé par l’état du monde et particulièrement celui de l’Afrique. Les raisons sont multiples. Il y a un net recul de l’engagement de plusieurs États par rapport aux engagements qu’ils pris pour répondre à la crise climatique, il y a un recul des cibles que les grandes entreprises polluantes avaient choisi d’atteindre à l’horizon 2030. À ce recul des engagements s’ajoute un accroissement des dérèglements climatiques. Nous avons vu les inondations récentes dans plusieurs pays. Il y a aussi un accroissement des émissions dans certains secteurs, tel que celui des nouvelles technologies avec les centres de données et l’intelligence artificielle. En 2024, nous avons atteint un record d’émissions de GES dans le monde. Tous ces facteurs conjugués nous mènent à une dette climatique insupportable pour les générations futures, mais aussi pour les États dits en développement comme la Guinée. La mobilisation des ressources financières pour assurer l’adaptation et la résilience est urgente, car il en dépend de la sécurité de nos États. Plus de crise climatique équivaut à plus de risques sociaux, donc à des risques sur la sécurité nationale. Il existe encore des leviers d’action sur lesquels il est urgent d’agir.

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Quel va être votre apport pour cette rencontre de haut niveau où il est question de l’avenir de l’humanité ? Sur quel thème aurez-vous à débattre et qu’en est-il de sa pertinence ?

J’interviendrai le 10 novembre à la COP sur la valorisation de l’action climatique des États africains. L’Afrique, comme vous l’avez dit, est le continent qui émet le moins, mais qui subit le plus les conséquences des changements climatiques, du fait de son faible niveau de résilience causé par des infrastructures défaillantes ou insuffisantes, des économies très vulnérables aux aléas naturels et des financements faibles. Le financement demeurant le nerf de la guerre, nous faisons le diagnostic de la situation actuelle sur le continent. Seul le tiers, environ, du financement promis pour aider les États à faire face à la crise climatique est effectif. Je ne crois pas que ces engagements seront tenus à l’avenir, du fait de la crise de la dette dans les pays donateurs. Il faut donc regarder la réalité telle qu’elle est et penser à de nouveaux mécanismes autonomes de financement du climat en Afrique.

Premièrement, le continent a besoin d’une véritable gouvernance carbone, avec des mécanismes et outils capables de contrôler les émissions et surtout de générer des revenus verts. Il s’agit de solutions qui structurent et opérationnalisent le marché du carbone. Le marché du carbone est donc un premier levier, il représente 6 milliards de dollars d’ici 2030 et 190 milliards par an à partir de 2050. C’est un instrument intéressant, mais il implique une vision d’ensemble et des politiques structurantes et non fragmentées.

Le second levier est encore largement sous-exploité, nous avons 2 400 milliards de dollars d’actifs financiers sous gestion sur le continent.

Une mobilisation progressive de seulement 2 % de ces actifs vers des projets climatiques rentables et ancrés localement représenterait près de 48 milliards de dollars de financements additionnels, soit presque équivalente au volume total de financement climatique reçu par l’Afrique en 2022.

Le secteur privé a donc un rôle déterminant à jouer dans la transition climatique du continent, encore faut-il lui offrir des projets bancables, un cadre réglementaire prévisible.

En résumé, la mobilisation des capitaux africains nécessite une gouvernance carbone robuste, des données souveraines et des infrastructures numériques adaptées. C’est précisément le cœur des activités d’IROKKO.

Dans cette perspective, une trajectoire réaliste de financement pourrait reposer sur une répartition équilibrée : 20 % provenant des États africains, 40 % de la finance publique internationale et 40 % du secteur privé.

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Que peut-on retenir de votre projet de muraille verte pour l’Afrique qui pourrait contribuer à la résilience du continent face au changement climatique ?

Tout d’abord, La réussite de la Grande Muraille Verte (GMV) est une question d’honneur pour l’Afrique. Pour rappel, la GMV a été initiée par la Conférence des chefs d’État de l’Union africaine en 2007 pour stopper l’avancée du désert du Sahara vers le sud. Huit pays sont traversés par le tracé de la GMV, du Sénégal à Djibouti. Ce sont 232 millions d’Africains qui vivent sur la zone ciblée, sur 15 millions d’hectares, avec des retombées importantes sur les plans économique, social et climatique. En ce qui concerne notre projet, nous travaillons à développer un projet carbone d’une superficie totale de 30 000 hectares qui permettra de stocker et commercialiser des millions de tonnes de crédits carbone et générer des revenus importants pour le climat et les communautés, et surtout rendre cette incitative plus autonome financièrement de l’aide publique internationale. Ce sont des projets complexes, mais nous travaillons de manière tripartite avec la FAO et la Grande Muraille Verte sénégalaise avec l’appui du gouvernement sénégalais. C’est un projet qui me tient personnellement à cœur.

Que comptez-vous apporter à la Guinée, votre pays d’origine, présenté comme un puits de carbone mais où l’environnement se dégrade à un rythme préoccupant ?

La Guinée est un cas particulier pour moi, parce que c’est mon pays, c’est la mère de toutes les batailles ! Et justement parce que c’est mon pays, je ne veux pas me contenter de discours. Notre pays dispose d’un potentiel carbone parmi les plus importants d’Afrique de l’Ouest encore non valorisés. Nous avons des pistes concrètes pour structurer une gouvernance carbone souveraine, et je suis confiant que de bonnes conversations auront lieu prochainement.

Propos recueillis par Alpha Mamadou Diallo

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