Cuivre, cobalt, uranium : comment les négociants gagnent de l’argent grâce aux mines africaines

image-10 Cuivre, cobalt, uranium : comment les négociants gagnent de l’argent grâce aux mines africaines

Le projet d’accord entre Mercuria et Lotus Resources sur l’uranium de Kayelekera au Malawi illustre le rôle croissant des négociants dans les mines africaines. Leur métier ne consiste pas seulement à acheter et revendre des minerais, mais aussi à financer, transporter et sécuriser des flux.

Le négociant suisse Mercuria Energy veut financer jusqu’à 30 millions de dollars la production de la mine d’uranium Kayelekera, au Malawi, en échange du droit de commercialiser une partie de la production. Si l’opération annoncée cette semaine montre l’une des facettes du métier de négociant en matières premières, elle révèle surtout l’intérêt grandissant de ces sociétés pour les ressources africaines et la manière dont elles engrangent des revenus grâce aux mines du continent.

Intermédiaire utile

L’offensive des négociants en Afrique ne concerne pas seulement les acteurs historiques du secteur, comme Glencore et Trafigura. Ces dernières années, des négociants surtout connus dans le pétrole et le gaz, à l’image de Mercuria, Vitol ou Gunvor, ont renforcé leurs équipes métaux et multiplié les accords dans le cuivre, le cobalt, la bauxite ou le fer. Si l’un des éléments les plus connus du business model de ces acteurs est la marge commerciale, un négociant réalise rarement des profits en pariant simplement sur la hausse du prix d’une matière première.

Son métier consiste surtout à organiser ce que les spécialistes appellent des arbitrages physiques. Il achète ou obtient le droit de vendre une matière première à un endroit, à une date et sous une forme donnée, puis cherche à la placer là où elle a plus de valeur, après avoir intégré les coûts de transport, de stockage ou de transformation. Mais l’économie du négoce ne s’arrête pas là. Les négociants créent de la valeur en organisant ce que les producteurs ne maîtrisent pas toujours : l’acheminement physique, la couverture des risques de prix, la gestion des stocks, le timing d’accès aux marchés.

Le chercheur Craig Pirrong résume ce modèle en expliquant que les maisons de négoce transforment les matières premières selon trois dimensions : l’espace (logistique), le temps (stockage) et la forme (traitement). La logistique constitue d’ailleurs une source de revenus à part entière. Trafigura contrôle par exemple une partie de ce segment par son implication dans le consortium Lobito Atlantic Railway, qui exploite le corridor éponyme entre la Copperbelt et le port angolais de Lobito. Trafigura et Ivanhoe Mines, qui opère la plus grande mine congolaise de cuivre (Kamoa-Kakula), ont signé en 2024 des engagements de transport du métal rouge sur cette ligne pour au moins six ans.

Contrôler ou sécuriser un corridor permet de gagner de l’argent de plusieurs manières, non seulement par les revenus logistiques eux-mêmes, mais aussi par l’avantage commercial que donne un accès fiable au port. Un négociant capable de garantir à un acheteur que le cuivre ou le cobalt arrivera au bon moment peut détenir un avantage concurrentiel sur un rival dépendant d’un corridor saturé ou imprévisible.

Le prépaiement, un revenu financier et commercial

Dans le cas de Kayelekera, Mercuria gagne de l’argent de deux manières en mobilisant des fonds en faveur du propriétaire de la mine Lotus Resources. D’abord, un revenu financier car la facilité de prépaiement est facturée selon les taux des marchés financiers augmentés d’une marge annuelle, à la manière d’un bailleur de fonds classique. Ensuite, un revenu commercial lié au droit de commercialisation. Mercuria accède à 3 millions de livres d’uranium sur 30 mois dans un marché mondial où les acheteurs cherchent à sécuriser des volumes sur le long terme. La marge peut venir de l’écart entre le coût du financement consenti, le prix obtenu auprès des clients finaux, la capacité à gérer le calendrier des livraisons et l’accès à des acheteurs fiables.

Le mécanisme est comparable à ce qu’a initié il y a quelques mois Mercuria en RDC avec Eurasian Resources. Mercuria a conclu une facilité de prépaiement pouvant atteindre 100 millions de dollars, sécurisée par un accord d’approvisionnement sur trois ans en cuivre provenant des actifs congolais du groupe kazakh.

Pourquoi l’Afrique attire autant les négociants

Si les négociants venus de l’énergie se tournent davantage vers les mines africaines, c’est parce que le continent concentre à la fois des ressources stratégiques et des points de friction. Beaucoup de mines sont éloignées des ports, dépendent d’intrants industriels, doivent financer leur montée en puissance et sécuriser des débouchés internationaux avant de transformer une ressource en recettes d’exportation. Pour un négociant, ces contraintes sont aussi des opportunités commerciales.

Cette montée en puissance peut être utile aux producteurs africains. En RDC, Mercuria participe par exemple à la vente de volumes de cuivre des mines revenant à la Gécamines aux termes des accords de partage de la production. En Zambie, son partenariat avec l’Industrial Development Corporation s’inscrit dans la volonté du pays de mieux structurer la commercialisation de son cuivre. Cependant, le rôle d’intermédiaire rémunéré des négociants interroge le partage de la valeur générée par l’exploitation des ressources du continent. Les contrats peuvent soutenir financièrement un projet, mais aussi verrouiller une partie des futurs revenus en fonction des conditions de prix, de volume ou de durée.

Pour les pays miniers africains, l’enjeu est de prendre la mesure de cette activité qui se développe de plus en plus pour mieux l’encadrer à la lumière de leurs objectifs stratégiques. À mesure que le cuivre, le cobalt et d’autres minerais critiques attirent de nouveaux acteurs, les gouvernements devront regarder de plus près les volumes cédés, les commissions, les clauses de prépaiement et la compatibilité de ces accords avec leurs ambitions de transformation locale.

Emiliano Tossou (Agence Ecofin)

Partagez :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *