
Google mise sur Accra, Microsoft se replie sur Nairobi après avoir quitté Lagos, Johannesburg rafle les centres de données, tandis que Casablanca, Le Caire et Kigali s’invitent dans la course. Derrière les annonces des géants américains, la carte de l’IA africaine se dessine à coups de paris et de revers.
Il y a encore cinq ans, la réponse semblait évidente. Lagos, avec sa démographie, ses fintechs licornes et son vivier d’ingénieurs, paraissait promise au statut de hub technologique continental. En juillet 2026, la carte des paris des géants américains du numérique raconte une tout autre histoire : celle d’une capitale africaine de l’IA éclatée en plusieurs pôles, du golfe de Guinée à la Méditerranée, où chaque hyperscaler a choisi son champion et où les revers comptent autant que les annonces.
Accra, le pari de la constance de Google
Le dernier mouvement date du 1er juillet. Au premier Africa Cloud Summit de Johannesburg, Google a annoncé le lancement du premier laboratoire d’IA appliquée d’Afrique, porté par le Google AI Futures Fund, Google Research et des partenaires en capital-risque, et installé à l’AI Community Centre d’Accra. Objectif affiché : accompagner l’émergence de la première génération de licornes africaines natives de l’IA, avec des candidatures ouvertes jusqu’au 31 août 2026.
Ce choix couronne sept ans d’expérience sur le territoire ghanéen. Google a ouvert à Accra, en avril 2019, son premier centre de recherche en IA du continent, alors dirigé par le chercheur sénégalais Moustapha Cissé, aligné sur ses laboratoires de Tokyo, Zurich et Paris. En juillet 2025, le groupe y a ajouté un centre communautaire dédié à l’IA, adossé à 37 millions de dollars de contributions cumulées pour la recherche, les talents et les infrastructures. Recherche fondamentale, formation, désormais commercialisation : le pari ghanéen de Google est le plus cohérent jamais déroulé par un hyperscaler en Afrique. Accra s’impose comme la capitale de la matière grise IA du continent, sans pour autant héberger les infrastructures lourdes, restées en Afrique du Sud.
Nairobi, l’infrastructure qui se heurte au mur électrique
Le Kenya a longtemps semblé tenir la corde. Microsoft y a concentré ses forces après s’être replié de Lagos : son Africa Development Centre de Nairobi emploie quelque 500 personnes, et c’est là que le groupe a annoncé, en mai 2024, son projet le plus ambitieux. Un campus de centres de données à Olkaria, alimenté entièrement par la géothermie, construit avec l’émirati G42 pour porter une nouvelle région cloud Azure Afrique de l’Est, le tout pour un milliard de dollars en première phase.
Deux ans plus tard, le rêve géothermique est à l’arrêt. Le projet a calé après le refus de Nairobi de garantir les paiements annuels de capacité exigés par Microsoft, et le président William Ruto a résumé l’équation d’une formule brutale : « il faudrait éteindre la moitié du pays » pour alimenter l’installation. Les chiffres lui donnent raison : la capacité installée du Kenya plafonne à 3 192 MW pour une pointe de demande de 2 444 MW enregistrée en janvier 2026, quand le projet visait à terme 1 000 MW, soit l’équivalent de la consommation de Nairobi, Mombasa et Kisumu réunies aux heures de pointe.
L’échec n’est toutefois pas total. Les centres de données modulaires de 4 à 20 MW prospèrent : iXAfrica a mis en service sa première installation début 2025, et Oracle l’a choisie pour héberger sa région cloud de Nairobi. Le Kenya reste la capitale de l’infrastructure numérique Est-Africaine, mais à une échelle que son réseau électrique peut absorber. La leçon vaut pour tout le continent : sans mégawatts, pas de méga-ambitions.
Lagos, le géant qui a fait fuir les ingénieurs
Le contraste avec le Nigeria est cruel. En mai 2024, Microsoft a fermé la branche ingénierie de son Africa Development Centre de Lagos, deux ans seulement après son inauguration officielle, licenciant une équipe qui comptait environ 120 ingénieurs sur plus de 200 employés. Les ingénieurs conservés ont été invités à rejoindre le Kenya, et Meta a suivi le mouvement en réduisant ses bureaux d’Ikoyi après avoir licencié son équipe d’ingénierie locale.
En toile de fond : une inflation qui a atteint 31,7 % en février 2024, un record en 24 ans, un naira en chute libre et des pénuries de devises qui ont poussé les multinationales à revoir leur copie nigériane. Paradoxe : Lagos reste la première fabrique de licornes du continent et son plus grand réservoir de développeurs, mais les hyperscalers ont cessé d’y investir en propre, préférant capter le talent nigérian à distance ou par la diaspora. La macroéconomie a fait ce que la concurrence n’aurait jamais réussi : déclasser le favori.
Casablanca, Le Caire, Kigali : les outsiders qui redessinent la carte
La compétition ne se joue plus seulement au sud du Sahara. Le Maroc a surgi dans la course avec l’annonce de quatre centres de données totalisant près de deux gigawatts de capacité électrique, un chiffre vertigineux quand les cinq pays leaders du continent réunis n’en alignent pas 500 MW aujourd’hui. Parmi ces projets, un mégaprojet de 1,2 milliard de dollars à Nouaceur, près de Casablanca, explicitement calibré pour les charges de travail d’intelligence artificielle, dont la première tranche de 40 MW a toutefois été reportée de plusieurs mois. De la puissance de calcul, donc, mais pas encore de matière grise : aucun hyperscaler n’y a installé de laboratoire de recherche, et Rabat assume viser l’IA appliquée, dans l’agriculture, l’eau ou la logistique, plutôt que les modèles fondamentaux.
L’Égypte suit la même logique d’entrepôt numérique, adossée à sa rente géographique : le pays est le point d’atterrissage de la majorité des câbles sous-marins reliant l’Europe à l’Asie. Quatrième parc de centres de données du continent avec une quinzaine d’installations, elle prépare un projet hyperscale de 150 MW extensible à 500 MW dans la Nouvelle Capitale administrative, pour 1,8 milliard d’euros. Mais l’instabilité de la livre égyptienne rappelle fâcheusement le précédent nigérian.
Le Rwanda, enfin, joue une partition inverse. Trop petit pour l’infrastructure, le pays a accueilli à Kigali, en 2025, le Global AI Summit on Africa, qui a posé les bases d’une stratégie continentale de l’IA. Siège du Centre pour la quatrième révolution industrielle du Forum économique mondial, hôte du MWC Kigali, le « Singapour de l’Afrique » s’impose comme la capitale normative de l’IA africaine.
Et le vrai vainqueur est… Johannesburg
Reste l’angle mort de ce match continental : aucune de ces villes n’héberge les infrastructures les plus stratégiques. C’est en Afrique du Sud que Google a ouvert sa région cloud en 2025, avec une projection de 90,6 milliards de dollars de production économique et près de 315 000 emplois d’ici 2030. C’est là que Microsoft et AWS opèrent leurs centres de données depuis 2019-2020, et c’est au Cap-Oriental que Google construira son premier pôle de connectivité continental, reliant l’Afrique à l’Australie et à l’Inde.
La capitale africaine de l’IA n’existe donc pas ; il existe une division continentale du travail. Accra pense, Lagos fournit les cerveaux, Nairobi héberge ce que son réseau supporte, Johannesburg fait tourner les machines, Casablanca concentre la puissance, Kigali écrit les règles. Pour les États, l’enseignement est à au moins deux niveaux : la constance réglementaire et macroéconomique pèse plus lourd que la taille du marché, et l’électricité est devenue la première politique industrielle du numérique. Les prochains arbitrages, ceux des trois futurs hubs de connectivité de Google, dont les localisations restent secrètes, diront quelles capitales ont retenu la leçon.
Fiacre E. Kakpo (Agence Ecofin)
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