
Depuis 2021, la Côte d’Ivoire a déguerpi plus de 8 500 sites clandestins et a déféré 4 474 personnes. Pourtant, l’orpaillage illégal s’étend. Pour comprendre cette résistance, il faut regarder au-delà des mineurs et suivre l’argent jusqu’aux acheteurs de l’or.
La Côte d’Ivoire multiplie les opérations contre l’orpaillage illégal sans réussir à l’enrayer. Le Conseil national de sécurité (CNS) a dressé, fin juillet, un bilan de plus de 8 500 sites déguerpis depuis 2021, 4 474 individus déférés, dont 65 % d’étrangers, plus de 960 millions de FCFA et environ 136 kg d’or saisis. Dans le même communiqué, le CNS constate pourtant la « persistance, voire l’extension » de l’activité, un paradoxe suggérant que le chantier clandestin, avec ses puits et ses ouvriers, n’est que la partie visible d’une économie plus vaste.
Les ordres de grandeur donnent une idée des intérêts en jeu. L’ONG SWISSAID recense seulement 329 kg de production artisanale et semi-industrielle déclarée en 2022, mais retient une estimation de 30 à 40 tonnes par an pour la production artisanale non déclarée au début des années 2020. Pour la Côte d’Ivoire, l’organisation estime qu’une quantité similaire pourrait quitter clandestinement le pays, principalement via le Burkina Faso et le Mali.
Avec un cours de l’or proche de 4 370 dollars l’once le 18 août, ces 30 à 40 tonnes représenteraient théoriquement entre 4,2 et 5,6 milliards de dollars de métal. S’il ne s’agit ni d’un chiffre d’affaires établi ni d’un bénéfice, cet ordre de grandeur suffit à montrer que la valeur créée ne peut être appréhendée à travers les seuls revenus des travailleurs qui extraient le minerai pendant des années sans s’enrichir réellement.
Le mineur ne tient pas la caisse
Une étude publiée en 2026 par des chercheurs de l’Université Félix Houphouët-Boigny permet d’observer la répartition du pouvoir à l’échelle d’un site. Menée dans la région de la Nawa entre 2022 et 2025, elle décrit des travailleurs placés sous l’autorité d’un responsable qui gère les machines, l’alimentation du chantier et récupère l’or produit. Sur les sites étudiés, les gains sont divisés entre le propriétaire de la machine ou le responsable, le fonctionnement du chantier et les travailleurs.
Le terrain étudié est limité au fleuve Nawa. Il montre cependant que l’exploitation ne repose pas uniquement sur les travailleurs présents sur les sites. Elle implique également des responsables de sites et des détenteurs de moyens de production, qui ne sont pas nécessairement arrêtés lors des opérations des forces de sécurité.

Répartition des orpailleurs de Nawa de 2022 à 2025
Ce phénomène est ancien. En 2014, un Groupe d’experts des Nations unies avait documenté, dans la région de Katiola, un réseau dans lequel un ancien commandant de la rébellion préfinançait les chercheurs d’or, achetait leur production entre 12 000 et 13 000 FCFA le gramme puis la revendait à Abidjan autour de 19 000 FCFA. Ces faits, vieux de plus d’une décennie, ne décrivent pas la situation actuelle des personnes citées, mais établissent l’existence historique d’un modèle qui a pu se multiplier depuis.
Entre les financiers et les mineurs interviennent par ailleurs diverses autorités. Début août, le porte-parole du rassemblement politique PDCI-RDA, Bredoumy Soumaïla, a accusé certains responsables coutumiers, élus et cadres de faciliter l’activité. Le gouvernement lui-même reconnaît le rôle déterminant de l’échelon local à travers son porte-parole, Amadou Coulibaly. Ce dernier a estimé qu’un orpailleur clandestin ne pouvait s’installer dans un village sans passer par les détenteurs locaux des droits sur la terre.
Les forces de l’ordre apparaissent également dans cette économie clandestine, mais cette fois comme acteurs du contrôle du terrain. Les chercheurs racontent avoir assisté à un contrôle au cours duquel des agents chargés de la répression ont initialement réclamé un million de FCFA par machine avant qu’un arrangement ne soit négocié avec le propriétaire. Après paiement, l’exploitation a repris. Des témoignages recueillis auprès d’orpailleurs, mais aussi de membres des forces de sécurité, décrivent un système où la menace de fermeture peut devenir une ressource permettant d’obtenir des paiements. Lorsque la répression devient négociable, sa conséquence n’est plus nécessairement l’arrêt de l’activité, mais l’augmentation de son coût.
L’or change de nationalité
L’orpaillage illégal est difficile à réprimer, car ses implications dépassent parfois les compétences des autorités nationales. Dès 2014, les experts de l’ONU suivaient de l’or extrait clandestinement dans la région de Bouna puis acheminé vers le Burkina Faso. Cet or peut ensuite rejoindre les marchés internationaux, notamment via les circuits régionaux, y compris terroristes, qui convergent vers des centres de négoce comme Dubaï. Une cartographie publiée en 2025 par la Global Initiative Against Transnational Organized Crime estime que le JNIM tire des ressources de l’orpaillage artisanal dans certaines parties de la zone frontalière Burkina Faso-Côte d’Ivoire.
C’est là que se situe probablement l’une des limites principales d’une réponse exclusivement répressive. Abidjan peut fermer des sites, poursuivre les financiers et acheteurs, contrôler ses agents et formaliser davantage l’exploitation artisanale. Un partenariat lancé en 2025 avec la Banque mondiale et le World Gold Council vise justement à créer des chaînes d’approvisionnement légales et traçables. Si l’or franchit une frontière, se mêle à la production d’un pays voisin puis acquiert une nouvelle origine dans un centre international de négoce, une partie du problème échappe à la Côte d’Ivoire. Au-delà des puits fermés et des engins saisis, la bataille se joue aussi sur la coopération internationale et la traçabilité de l’or jusqu’aux raffineries.
Agence Ecofin
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