
En 2024, la RDC a officiellement relancé les accusations contre Apple concernant l’utilisation des minerais sortis illégalement de son territoire via le Rwanda. Après le classement d’une plainte en France, un nouveau rapport apporte des éléments inédits sur le circuit du coltan lié au M23.
Les accusations portées en 2024 par la RDC contre les géants mondiaux de la tech trouvent un nouvel appui. Dans un rapport publié le 10 juin 2026, Global Witness retrace la chaîne qui mène le coltan des mines tenues par le M23 jusqu’aux fournisseurs d’Apple, Microsoft ou Sony.
Fruit d’une année d’enquête fondée sur des données douanières et des entretiens, le document de l’ONG britannique identifie sept sociétés rwandaises qui ont exporté près de 85 % du coltan du pays entre janvier 2023 et septembre 2025. Au moins cinq d’entre elles ont acheté du minerai de conflit provenant des mines congolaises de Rubaya, selon des négociants interrogés par l’organisation.
Situées dans le territoire de Masisi au Nord-Kivu, ces mines fournissent environ 15 % du tantale mondial, métal dérivé du coltan et indispensable aux condensateurs des smartphones, ordinateurs et automobiles. Occupées depuis avril 2024 par le M23, elles sont devenues l’une des principales sources de financement du groupe armé soutenu par Kigali. Les rebelles prélèvent 4 dollars par kilogramme de coltan, contre 3 dollars pour le gouvernement rwandais, un système qui rapporte au M23 environ 800 000 dollars par mois selon les experts de l’ONU.
Un blanchiment organisé jusqu’aux fonderies
Le rapport décrit un circuit désormais bien rodé. Au moins 1 400 tonnes de coltan ont été passées en contrebande vers le Rwanda durant la première année d’occupation, souvent en plein jour au passage frontalier de Goma-Gisenyi. Une fois à Kigali, le minerai est mélangé à la production locale et reçoit les étiquettes du système de traçabilité ITSCI, censées garantir l’absence de lien avec le conflit. Un contrebandier explique ainsi que l’exportateur vient lui-même poser les étiquettes sur le coltan du Masisi, qui devient dès lors officiellement rwandais.
Le minerai transite ensuite par les ports de Dar es Salaam ou de Mombasa vers huit fonderies, en Chine, au Kazakhstan (Ulba) et en Thaïlande, qui le transforment en tantale. Global Witness relie au moins quatre d’entre elles à du coltan probablement issu de Rubaya. C’est à ce stade que la traçabilité se perd définitivement, avant que le tantale n’alimente les marques mondiales. Microsoft, Sony, Amazon, Nvidia, Toyota ou Ericsson déclarent ces fonderies dans leurs chaînes d’approvisionnement, tandis qu’Apple mentionnait encore Ulba dans son rapport portant sur 2023.
Des audits qui valident des chaînes contaminées
Le constat le plus dérangeant du rapport porte sur les garde-fous de l’industrie. Les huit fonderies concernées ont toutes été jugées conformes par les audits du Responsible Minerals Assurance Process (RMAP), y compris pour des périodes où elles s’approvisionnaient, selon l’enquête, en coltan lié au conflit. Faute de données de production par mine et d’empreinte géochimique, un outil que le Rwanda refuse d’appliquer, ces audits ne peuvent pas vérifier l’origine réelle des minerais, conclut l’organisation.
Pour Apple, ces éléments peuvent relancer une affaire sensible. En 2024, la RDC a déposé des plaintes en France et en Belgique contre des filiales du groupe, l’accusant notamment de recel de minerais de conflit et de pratiques commerciales trompeuses liées à ses engagements en matière d’approvisionnement responsable. Apple avait alors indiqué à ses fournisseurs qu’ils devaient suspendre leurs achats d’étain, de tantale et de tungstène en provenance de RDC et du Rwanda, tout en rejetant les accusations congolaises. Global Witness souligne aussi qu’Apple, comme d’autres groupes américains, n’a pas publié pour 2024 la liste de ses fournisseurs au titre du dispositif américain sur les minerais de conflit.
En France, la plainte de la RDC contre des filiales d’Apple a été classée sans suite en février 2025, faute d’infractions suffisamment caractérisées. Les avocats congolais ont toutefois contesté cette décision et envisageaient alors de déposer une plainte avec constitution de partie civile. Du côté belge en revanche, une enquête a été ouverte, avec la désignation d’un juge d’instruction.
Dans ce contexte, le rapport de Global Witness fournit à Kinshasa un nouveau socle pour maintenir la pression. Outre la voie judiciaire, les autorités congolaises cherchent à obtenir des sanctions ciblées contre les acteurs de la contrebande et à pousser les régulateurs européens et américains à revoir leurs exigences de traçabilité.
Emiliano Tossou (Agence Ecofin)
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