
Né en 1961 dans un monde partagé entre Moscou et Washington, le Mouvement des non-alignés voulait préserver l’autonomie de jeunes États décolonisés voulant peser sur l’ordre international. Si la Guerre froide a disparu, la question de la place du Sud dans la gouvernance mondiale reste entière.
Soixante-cinq ans après Belgrade, le Mouvement des non-alignés (MNA) reste surtout une tribune pour les États du Sud. Le Mali en a donné une illustration cette semaine à Belgrade, en Serbie, lors de la commémoration du sommet inaugural de 1961. Son ministre des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, y a sollicité un « accompagnement » pour la Confédération des États du Sahel (AES). Dépourvu de mécanismes contraignants, le mouvement offre aux pays membres des soutiens politiques, une audience internationale et un cadre collectif pour porter des discours autour de la souveraineté.
De la décolonisation à la bataille économique
La fonction de caisse de résonance du Mouvement des non-alignés (MNA) n’est pas étrangère au projet initial. Les vingt-cinq pays réunis à Belgrade en septembre 1961 ne cherchent pas à bâtir une troisième alliance face à l’OTAN et au pacte de Varsovie. Dans le prolongement de Bandung, six ans plus tôt, ils veulent surtout préserver leur liberté diplomatique et peser collectivement sur des dossiers là où les anciennes puissances coloniales et les deux superpuissances dominent encore le jeu international.
Le mouvement accompagne ainsi les luttes de décolonisation, mais son ambition dépasse rapidement le terrain politique. Dans les années 1960 et 1970, ses membres cherchent à porter leurs revendications dans les institutions internationales, notamment aux côtés du Groupe des 77. Le sommet d’Alger de 1973 fait de la transformation des rapports économiques Nord-Sud une priorité. L’année suivante, l’Assemblée générale des Nations unies adopte la déclaration pour un « nouvel ordre économique international », destinée notamment à réduire les inégalités entre pays développés et pays en développement.
En plus de six décennies d’existence, le bilan de l’organisation est contrasté. La disparition de la plupart des empires coloniaux a répondu à l’un des combats fondateurs du mouvement, sans pouvoir évidemment lui être attribuée à lui seul. En revanche, la refonte des rapports économiques internationaux espérée dans les années 1970 n’a jamais pris l’ampleur souhaitée. Et l’autonomie que revendiquaient les non-alignés n’a jamais signifié que leurs membres échappaient aux rivalités des grandes puissances.
Consensus sans capacité d’action
Le MNA n’avait, il est vrai, jamais été conçu pour contraindre ses membres. Il ne possède ni traité fondateur comparable à celui d’autres organisations internationales ni secrétariat permanent. La présidence tourne entre les États et l’essentiel du travail quotidien passe par un bureau de coordination à New York, où les représentants permanents cherchent des positions communes sur la réforme de l’ONU, le désarmement, les sanctions ou les opérations de paix.
Cette architecture légère limite sa capacité d’action, mais elle lui permet aussi d’accueillir plus de 120 États aux intérêts parfois très éloignés. Le consensus nécessaire à leur unité produit plus facilement des déclarations communes qu’une politique extérieure commune. Le MNA peut donc amplifier une revendication, comme celle aujourd’hui portée par Bamako, mais beaucoup plus difficilement lui donner une traduction matérielle. C’est précisément cette limite que certains de ses membres veulent désormais repousser.
À Belgrade, le président ghanéen John Dramani Mahama a appelé cette semaine le mouvement à « passer des déclarations aux actes », notamment en renforçant la coordination de ses membres aux Nations unies. Les orientations adoptées au sommet de Kampala en 2024 vont dans le même sens : réforme du Conseil de sécurité, place accrue des pays en développement dans les décisions internationales et approfondissement de la coopération Sud-Sud.
La prochaine échéance sera le 20e sommet du MNA, que l’Ouzbékistan doit accueillir en 2027 avant de prendre la présidence du mouvement pour 2027-2029. Tachkent a annoncé vouloir mettre à l’agenda la sécurité énergétique, le développement durable et le commerce mondial. Autant de thèmes qui devront montrer si le mouvement peut dépasser sa fonction de tribune et transformer le poids de ses 121 membres en capacité de négociation.
Agence Ecofin
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