Les Houthis : pouvoir divin, répression féroce et inexorable avancée

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Des combattants houthis lors d’une manifestation anti-américaine à Sanaa, le 14 janvier 2024. AP

Au Yémen, la confrontation entre les Houthis et les forces gouvernementales soutenues par une coalition internationale se poursuit. Mais qui sont les Houthis ? Quelles sont leurs origines, leur idéologie ? Comment ont-ils gagné le contrôle des principales villes ? Comment exercent-ils le pouvoir dans les zones qu’ils contrôlent ?

L’ancien président du Yémen, Ali Abdallah Saleh, se vantait d’être « celui qui danse sur la tête des serpents ». Ses talents de stratège lui ont permis de se maintenir au pouvoir pendant 34 ans et sa relation avec les Houthis souligne l’opportunisme dont il a fait preuve pour diriger le Yémen aussi longtemps. Il fut tout d’abord leur premier ennemi puis, dans une alliance de circonstances, l’un des artisans de leurs conquêtes territoriales. Mais tous les serpents ne sont pas domptables : l’ex-homme fort du pays a finalement été tué dans une attaque menée par le groupe rebelle.

Le mouvement houthi s’est en effet formé et structuré contre son pouvoir. Les Houthis émergent dans les années 1990 dans l’extrême nord du Yémen, autour de la ville de Saada, fief historique de la communauté zaïdite. Cette minorité religieuse rattachée à l’islam chiite a longtemps gouverné le pays ; jusqu’en 1962, lorsqu’une révolution a renversé l’imamat pour instaurer une république.

Guerres de Saada

Le mouvement houthi « s’inscrit dans une redécouverte de l’identité zaïdite, marginalisée par la République. Une nouvelle génération, appelée « la jeunesse croyante », a cherché à remettre cette identité sur le devant de la scène », explique Laurent Bonnefoy, chercheur au Centre national français de la recherche scientifique affecté au CERI-Sciences Po. « Les Houthis ont répandu le mythe selon lequel ils auraient été marginalisés par le gouvernement central », tempère de son côté Abdulghani Al-Iryani, chercheur au Centre d’études stratégiques de Sanaa, un groupe de réflexion yéménite. « En réalité, ce sont eux qui ont choisi de se soustraire à l’autorité du gouvernement central après la fin de la guerre civile. »

À partir de 2004, le mouvement entre en conflit ouvert avec le gouvernement. Ali Abdallah Saleh, alors président, se rend à Saada. Il participe à une prière du vendredi mais est interrompu par des chants critiquant son alignement sur les États-Unis après le 11 septembre 2001 : « Mort à l’Amérique, mort à Israël. Victoire pour l’islam et malédiction sur les Juifs ». Il fait arrêter des protestataires, ensuite libérés de force par les partisans du mouvement houthi : c’est le début des guerres de Saada. Pendant six ans, les Houthis – rassemblés autour de leur chef Hussein Al-Houthi – et les forces gouvernementales se combattent.

Descendants du prophète

La famille Al-Houthi, autour de laquelle s’est formé ce mouvement, revendique une descendance du prophète Mahomet et donc un droit au pouvoir donné par Dieu. « Ils estiment que seuls les descendants de Fatima, la fille du prophète Mahomet, et de son époux Ali, cousin du prophète Mahomet, ont le droit divin de régner. Quant à tous les autres, ils ont été créés par Dieu pour soutenir les descendants du prophète », indique Abdulghany Al-Iryani.

En 2011, le printemps arabe gagne le Yémen : un mouvement de contestation nait contre le régime autoritaire du président. Et Ali Abdallah Saleh tombe l’année suivante. En 2014, le désormais ex-président noue alors une alliance avec les Houthis contre un ennemi commun : le parti islamiste sunnite Al Islah qui domine ce mouvement. Une alliance très bénéfique au mouvement rebelle. « En soutenant les houthistes, l’ancien régime d’Ali Abdallah Saleh a apporté à ceux-ci toute une capacité de mobilisation militaire, toute une organisation, un accès finalement à l’État et à ses ressources, qui a offert aux houthistes assez soudainement une puissance qu’ils ont utilisée pour renverser le pouvoir qui était censé à l’époque mener la transition », souligne Laurent Bonnefoy.

Forts de ce nouveau soutien, les Houthis font des gains territoriaux rapides. Ils prennent la capitale, Sanaa, le 21 septembre 2014. En 2017, des tensions apparaissent avec l’ancien président : Ali Abdallah Saleh est tué le 4 décembre. Mais le rapport de force reste favorable au mouvement rebelle : le gouvernement internationalement reconnu, pourtant soutenu militairement par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, perd de plus en plus de terrain. S’ils ne contrôlent qu’une partie minoritaire du territoire, les Houthis ont conquis les zones les plus peuplées : deux tiers de la population vivent dans les territoires qu’ils administrent.

Répression

Les Houthis sont dès lors un gouvernement de facto d’une partie du pays, reconnu sur la scène internationale uniquement par l’Iran. Ils exercent leur pouvoir par la force. « Ils ont eu recours à la méthode éprouvée des imams zaïdites, au cours des mille dernières années : une répression extrême. Si tu te rebelles, tu meurs. Ils ont tué des milliers de personnes et en ont emprisonné des dizaines de milliers », indique Abdulghani Al-Iryani du Centre d’études stratégiques de Sanaa. « Ils ont mis en place des systèmes de surveillance de la population. Il y a un grand nombre de violations des droits humains, violation des minorités religieuses. Et puis la position des femmes est indéniablement affectée par leur pouvoir », ajoute Laurent Bonnefoy. Les Houthis procèdent aussi à des arrestations de travailleurs humanitaires et d’organisations internationales, les accusant d’être des espions.

À compter de 2019, les belligérants font une pause dans les combats. Une médiation des Nations unies parvient à obtenir un cessez-le-feu en 2023, mais le processus politique ne parvient pas à un accord de paix. « Conscients de leur échec depuis 2015, les Saoudiens [principal soutien du gouvernement internationalement reconnu qui est d’ailleurs installé à Riyad, NDLR] souhaitaient trouver un moyen de s’extraire du bourbier yéménite », relève Laurent Bonnefoy. « Simplement, entre 2022 et aujourd’hui, on a eu une montée des enchères des Houthistes qui ont cherché à obtenir davantage et à jouer leur carte face à des Saoudiens qu’ils savaient disposés à quitter le terrain yéménite. »

Reprise des hostilités

En juillet dernier, un avion iranien venu chercher une délégation houthi pour les funérailles du Guide suprême Ali Khamenei (ndlr : tué le 28 février dans une frappe au premier jour de la guerre lancée par Israël et les États-Unis contre l’Iran) atterrit à l’aéroport de Sanaa. Une provocation pour le gouvernement yéménite et son allié saoudien : l’aéroport est bombardé quelques jours plus tard avant l’atterrissage de l’avion retour. C’est la reprise des hostilités sur plusieurs fronts. Et en septembre, les Houthis enregistrent un nouveau succès stratégique : ils prennent le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb à l’entrée de la mer Rouge.

De mouvement rebelle régional, les Houthis sont devenus une force puissante. Leurs effectifs ont nettement augmenté. Les bombardements saoudiens ont créé un sentiment d’agression extérieure sur lequel le mouvement a joué : pour beaucoup de Yéménites, la priorité est devenue de repousser l’Arabie saoudite. Dans un pays qui fait face à l’une des plus graves crises humanitaires au monde, rejoindre les forces houthies est également l’un des rares moyens d’obtenir une petite indemnité financière. Et les Houthis bénéficient du soutien de Téhéran : ils possèdent des drones et des missiles de technologie iranienne.

« Mais un autre facteur explique également leurs succès militaires : la fragmentation du camp anti-houthi », relève Laurent Bonnefoy. Les acteurs yéménites sont notamment divisés entre les forces affiliées aux Frères musulmans et les indépendantistes du sud du pays. Et les soutiens internationaux, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ont aussi des objectifs de guerre divergents : quand les Saoudiens ont pour priorité de contrer les Houthis, les Émiriens semblent chercher avant tout à s’assurer une présence dans le golfe d’Aden qui représente une route maritime importante pour eux. Des buts de guerre qui divergent et qui ont contribué à la montée en puissance des Houthis.

Radio France Internationale (RFI)

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